Les bonnes nouvelles du facteurGuido B. a quitté son travail et pris sa retraite. Un jour, il s’est installé devant son clavier pour nous narrer les bonnes nouvelles du facteur. Voici quelques épisodes :

« D’une certaine manière, je n’avais presque pas envie de quitter ce quartier de Hautepierre, car j’y ai vécu de belles relations avec diverses personnes.

Pour me rendre sur le quartier, je faisais un beau trajet à vélo avant d’arriver sur place car ce n’était pas près de la Poste.

Les débuts

Au début ce fut la galère, car le jeune facteur qui m’a montré la tournée était pressé de finir et ne m’a pas tout dit. La tournée n’était pas évidente car elle commençait par un bon nombre d’immeubles. Je passais beaucoup de temps à chercher les boîtes aux lettres. Comme j’étais pas mal en retard, il y avait les enfants sortis de l’école autour de moi et cela me déstabilisait.

Dans cette cité, on ne devait pas monter aux étages pour les recommandés car une factrice s’était fait voler son vélo. Mais parfois il fallait bien le faire pour des personnes à mobilité réduite. Un matin, j’étais allé au premier étage et le monsieur après avoir signé, m’invita à prendre un café que j’ai d’abord refusé puis accepté car je savais que derrière il y aurait la discussion.

Réclamation

Un jour, mon chef me dit qu’il y a eu une réclamation car je n’avais pas sonné pour une lettre recommandée. Je lui ai dit qu’en fait il n’y avait pas de sonnette à ce nom. En plus comme on ne devait pas monter les étages, je ne pouvais pas chercher son appartement. J’ai su lors de l’entretien de fin d’année que ce chef était allé sur place voir si je n’avais pas raconté des sornettes.

Relations

Un autre matin, j’étais allé chez une jeune femme qui avait un bébé sur les bras. Elle m’a dit : « Ne vous inquiétez pas ! A cette heure les jeunes dorment encore».

Cependant, la nuit cela ne devait pas être la même chose car un matin, j’ai découvert une voiture calcinée devant une maison et les gouttières en plastique avaient fondu.

Un autre matin, j’ai vu dévaler des hommes en civil mais qui me semblaient être des personnes du GIGN. En plus un de ces hommes en civil m’a dit : « Si vous entendez quelque chose par rapport à la voiture bélier qui est entrée dans la piscine, vous nous le dites ».

Divers moments très spéciaux comme avec une femme musulmane qui ce matin-là, n’était pas en forme. J’ai fait une réflexion par rapport à sa santé. Elle me répond ; « Vous savez, je suis enceinte de deux mois ». Bien sûr on ne le voyait pas mais j’ai été touché qu’une femme musulmane me le dise.

Un autre fois, une femme est venue me dire son mécontentement car je n’avais pas attendu sa réponse à côté de la sonnette. Alors je lui ai dit que j’allais repasser pour lui présenter la lettre recommandée adressée à son mari. Je suis donc monté au troisième étage mais il n’y avait pas de nom sur les portes. Je suis redescendu pour sonner à nouveau. Voilà qu’elle descend avec la carte d’identité du mari. Comme celui-ci était à la maison, je suis remonté avec elle. Ce fut l’occasion de leur proposer une procuration. Le mari arriva au salon pour signer la recommandée et la procuration mais me laissa seul avec sa femme marocaine. Celle-ci alla en cuisine pour parler à son mari et j’ai juste compris le mot « Kawa ». J’ai su alors qu’elle allait m’offrir un café. Tout en le dégustant, j’ai discuté seul avec elle dans ce grand salon.

A un autre endroit, j’ai découvert que le mari était alité mais la famille recevait pas mal de recommandés pour les histoires de leurs enfants. Alors je montais régulièrement et je demandais au monsieur qui était dans son lit si sa femme pouvait signer pour lui. Un jour celle-ci est venue à côté des boites aux lettres et m’a dit : « Vous savez le ramadan, ce n’est pas évident, on est très fatigué. » Une autre fois, j’étais passé à l’hôpital de Hautepierre et je l’ai croisée et saluée, elle en a été très touchée.

Les gamins

Ceux qui m’ont le plus causé de problèmes, ce sont les gamins qui ouvraient mes sacoches, montaient sur mon vélo, crachaient sur celui-ci. Je pense qu’un jour, ils ont dû me dégonfler un pneu. Moi, je pensais avoir crevé et j’ai poussé le vélo dans toute ma tournée. Un matin, un gamin me dit : « Je peux faire un tour avec ton vélo ? ». J’ai dit : « Non » et lui : « Si j’ai envie de le faire je le ferais de toute façon ». Une autre fois, un gamin a ouvert une de mes sacoches. Je lui ai dit qu’il n’avait pas à le faire. Lui : « Ouvrez mon sac ! » J’ai dit : « Non, c’est ton sac ».

Petites attentions

Yasmina venait à la boite aux lettres et avait toujours un franc parler. Elle disait : « Il vaut mieux être seule que mal accompagnée ». Un jour, elle m’a rejoint car j’avais avisé une lettre recommandée pour elle. Là j’ai utilisé son prénom. Elle me dit alors que je pouvais le faire car elle me respectait.

Elle m’a raconté avoir vécu deux ans dans la rue car ses parents voulaient la marier assez jeune avec un monsieur de la cinquantaine. Chez eux on ne peut pas refuser la décision des parents, alors elle est partie. Elle me disait :« Dans la rue, ce n’est pas normal que les femmes soient mieux traitées que les hommes » et puis « Vous savez dans la rue si on vous offre du jambon, vous en mangez ». Quand je lui ai annoncé mon départ pour une autre tournée, elle a pris ma main dans la sienne en disant : « Cela me fait mal au cœur que vous partiez ».

Bien sûr, il faudrait aussi parler de ce client qui recevait un tas de courrier de « voyant », « voyante » car il cherchait des réponses à sa vie solitaire.

Sinon leur manière de dire que je faisais un peu partie du quartier, ce fut de me donner des bananes, un petit pain, une bouteille de vin, une tape sur le bras. J’ai appris avec eux le geste de la main qui part du cœur et va vers l’autre.

Texte que j’ai repris en main en septembre 2020. »

0 0